Verseuse à bec verseur en forme d'éléphant

(Ier-IIIe siècle)

verseuse_mfa1La verseuse[1] (fig. 1), de forme hu, dotée d'un bec verseur en forme d'éléphant, est la meilleure innovation des potiers vietnamiens durant la période Han-Viet (Ier-IIIe siècle).

Sa panse, presque globulaire aplatie, se rétrécie graduellement à la jonction du col évasé. Elle est surmontée d'une anse modelée à la main et décorée de motif quadrillé incisé, ayant en son centre un petit arc et, de chaque côté, une pointe. Des bourrelets et des bandes horizontales ornent la partie médiane du col, du corps et du pied. Le traditionnel masque taotie, emprunté à l'art chinois, modelé en faible relief, est appliqué sur l'épaule. A l'opposé, figure une tête d'éléphant, en demi-bosse, dont la trompe sert de bec verseur. Un couvercle muni d'un bouton de préhension ferme l'ouverture. Le haut pied cylindrique s'évase vers la base à fond creux.

Une fine couverte blanchâtre, à base de chaux et de cendre végétale, n'adhère pas toujours parfaitement au corps et forme à sa surface une fine pellicule. Les gouttes d'émail vitreux de couleur verte due à l'oxyde de fer, cherchent à évoquer symboliquement la patine verte des bronzes. Elles virent parfois en brun lors de la cuisson. Ces gouttes ne sont pas accidentelles lors de la cuisson, mais volontairement appliquées pour signifier sa destination, comme objet funéraire.

Ces verseurs dérivent d'un modèle en bronze comme le verseur[2] à panse renflée aplatie, découvert dans la province de Ha Tay (fig. 2). Cette pièce explique la présence des protubérances et le dessin quadrillé sur l'anse et le décor en zigzag sur le pied de certaines pièces. Le motif zigzag est une stylisation de la frise de pétales de lotus.

Les prototypes en bronze étant coûteux, les potiers préféraient les substituer par des pièces en céramique, plus bon marché et facilement fabriquées. Les verseuses funéraires, n'ayant qu'une fonction purement symbolique, n'ont pas de bec verseur perforé comme en témoigne la verseuse[3] découverte à Lach Truong, sépulture 4, et conservée au Musée Cernuschi, Paris.

verseuse_nghi_ve1La forme des verseuses à bec verseur en forme d'éléphant varie selon les régions géographiques. Les pièces exhumées dans le Nord Vietnam sont dépourvues d'anse et de masque de taotie. La verseuse (fig. 3), retrouvée à Nghi Vê (Bac Ninh, province de Ha Bac) et actuellement conservé au Musée National d'Histoire du Vietnam, Hanoi, porte un décor propre à l'art dongsonnien : losanges pointés et cercles tangentes. La présence de ces motifs et l'absence du masque taotie, introduit par les Han, suggèrent que cette pièce soit fabriquée pour les seigneurs Lac au début de l'occupation chinoise. Les pièces plus tardives ne portent plus de décor, en dehors du zigzag sur le pied.

Les verseuses découvertes par Olov Janse dans la nécropole de Lach Truong (province du Thanh Hoa), sépultures 4 et 6, dont les propriétaires furent le fonctionnaires chinois exerçant au Cuu Chân, ont une forme identique : anse munie d'un arc au centre et deux pointes aux extrémités, masque de taotie, double bourrelets dans la ligne médiane du col, décor en zigzag sur le pied.

verseuse_hoang_chung1La verseuse[4] (fig. 4) de Hoang Chung (Hâu Lôc, province de Thanh Hoa) est une production mélangeant les deux types. Elle est munie d'une anse comme toutes les fabrications du Thanh Hoa mais dépourvue de masque de taotie. Probablement, elle fut conçue pour une tombe d'un seigneur Lac ayant collaboré avec les Han. De plus, la réalisation grossière et naïve de la tête d'éléphant suggère qu'elle provienne d'un atelier local.

Ainsi, on peut conclure qu'il existe deux principaux  types :

1. Le type 1, fabriqué dans le Nord Vietnam, est dépourvu d'anse ;

2. Le type 2, fabriqué dans la province du Thanh Hoa (important centre de production de la céramique Han-Viet), pour les officiels Han et les seigneurs Lac "sinisés", est muni d'une anse et d'un masque taotie.

La découverte à Lach Truong, sépulture 6 dans l'antichambre d'offrande, d'une verseuse, placée entre un bassin et une coupe erbei, coupe à vin munie de deux oreilles, permet à Olov Janse de définir sa fonction comme vase à vin.

Si les récipients en bronze en forme d'éléphant sont présents en Chine dès les Zhou de l'Ouest (XIIIe siècle avant J.C.), aucune pièce à bec verseur en forme d'éléphant ne furent découverte, en dehors de la verseuse exhumée à Wuzhou (Province de Guangxi) dans un tombeau datant des Han. Provient-elle d'un échange entre les peuples Yue ou d'une production locale? Nous ne pouvons encore l'affirmer. Cependant, de telles pièces sont absentes du répertoire Han du Nord.

L'unique exemplaire en porcelaine est l'aiguière[5] kundika à tête d'éléphant et à anse en forme de dragon, retrouvée dans la tombe de Zhang Sheng, datant de la 4e année (584) du règne de l'empereur Kaihuang des Sui (581-618), à Anyang (province du Henan). La tête d'éléphant est purement décorative.

L'éléphant apparaît rarement dans l'art vietnamien avant la période Han-Viet comme dans la civilisation Dong Son (sauf sur le tambour de Nui Voi).

Cet animal peuplait en grand nombre le pays. Les Qin avait baptisé le Vietnam Tuong quân, "Province des éléphants". En Chine, les éléphants furent chassés jusqu'au sud du Fleuve Bleu par le duc Chu et, sous les Han, ils émigrèrent vers le Nan Yue, royaume qui regroupait le Sud de la Chine et le Nord Vietnam, où ils étaient craints et vénérés pour sa force. Les Vietnamiens parvenaient très vite à les dompter pour s'en servir comme monture de guerre. Ces pachydermes sont assimilés, après la révolte des soeurs Trung (40-43), comme l'une des symboles de la guerre d'indépendance.

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[1] Verseuse en grès blanchâtre revêtu d'une couverte crème, Vietnam, période Han-Viet (Ier-IIIe siècle), H. 26, 86 cm, Fine Arts Museum, Boston, Inv. 1991.988.

[2] Verseuse en bronze, Vietnam, période Han-Viet (Ier-IIIe siècle), H. 29 cm, Musée de Ha Tay, Vietnam.

[3] Verseuse en grès blanchâtre revêtu d'une couverte crème, Vietnam, période Han-Viet (Ier-IIIe siècle), H. 25 cm, Musée Cernuschi, fouille Janse 1934, MC 8240 B.

[4] Verseuse en grès, Vietnam, période Han-Viet (Ier-IIIe siècle), H. 23,50 cm, localisation inconnue, reprod. Olov Janse, 1947, Archaelogical Research in Indo-China, vol. 1, Cambridge, Harvard University Press, pl. 52.

[5] Verseuse en porcelaine blanche, Chine, dynastie des Sui (581-618), H. 13 cm, localisation inconnue, reprod. Li Zhiyan et Cheng Quinhua. 2003. La Céramique. Beijing: Editions en Langues étrangères. p. 40.