La chique de bétel est considérée par les Chinois, dès le IIe siècle B.C., comme propre aux « barbares du sud », soit les Yue, ancêtres des actuels vietnamiens, l’usage de la chique et du tatouage. Cette pratique persiste au Vietnam, dans certains pays du sud-est asiatique (Cambodge, Thaïlande, Philippines et certaines peuplades malayo-polynésiennes), et dans quelques régions de l’Inde. Cette coutume ne fut signalée, en Chine du Sud, qu’au XVIIIe siècle sur les bateaux de fleurs de Canton.

Tant critiquée par les générations européanisées comme une pratique barbare, la chique fut longtemps considérée, en dehors de ses qualités toniques et astringentes, comme une mesure empirique du temps (trois à quatre minutes) et une forme de politesse. Un vieil adage prétendait que « la chique est une entrée en matière de toute conversation ». Son acceptation était lourde de signification et équivalait à une parole donnée, un engagement que nul ne songerait à se soustraire. Lorsque l’échange eut lieu entre un jeune homme et une demoiselle, elle est une proposition déguisée pour une union.

Elle préviendrait du poison. D’après une croyance populaire, pour savoir si l'on est empoisonné, il conviendrait de mâcher de l'arec sans addition de chaux. Si la salive est rouge, il faut absorber de suite un antidote. D'où le proverbe :

« Avant de mâcher un bétel, ouvrez la chique,

Elle peut contenir soit du poison soit un excédent de chaux ».

En effet, le dosage de la chaux est primordial. Si la quantité est insuffisante, la chique est fade et la salive prend alors une couleur jaunâtre et sale. En revanche, si elle figure en excédent, elle provoque une brûlure de la langue et la chique est dite « salée ».

la_chique_de_b_telDe génération en génération, les femmes enseignèrent aux jeunes filles l'art de préparer, soigneusement et minutieusement, la chique. Cette réalisation s'opère par différentes étapes dont la première consiste d'ôter l'écorce verte du noix d'arec, de le partager en quartiers réguliers ; les feuilles de bétel sont coupées en deux ou trois lamelles, dans l'axe du pétiole. L'opération suivante réside à prélever un peu de chaux dans le pot, à l'aide d'une lame, d'en étaler une fine couche sur la feuille, d'y introduire des racines de l’isonandia, cay chay, et une racine de cannelle, au bout, afin d'adoucir le goût. Mais la partie délicate revient à rouler cette préparation afin qu'elle ne soit ni trop fine, ni trop épaisse, et d'utiliser le pétiole, taillé en pointe, pour l’empêcher de se dérouler. Dans les bonnes familles, les élégantes apprenaient l'art de rouler la chique en « aile de phénix », consistant à adjoindre au cylindre deux fines lamelles pointues, semblable à des ailes déployées.

L'ensemble mastiqué donne la bouche une sensation de fraîcheur légèrement acidulée. Sous l'effet de la salive, il se produisit une réaction chimique qui suscite une excitation capiteuse, enivrante mais qui occasionne un jus sanguinolent qu'il convient de recracher. Si la salive de la première chique du matin est d'un rouge vif, signe de bonheur, elle annonce une journée faste ; si elle est noirâtre, elle promet des ennuis. Également, lorsque l'on coupe une noix d'arec, si les graines ne sont pas brunies par la maturité, c'est un signe de bon présage.

La chique et le mariage

L’adage « la chique est le départ de toute conversation » peut être également compris comme « est le début d’une histoire d’amour ». Une demoiselle ne doit offrir ou recevoir une chique que de son futur époux, comme gage d'amour, d’où le proverbe « Une bouchée de bétel fait une bru ».

Certaines effrontées prenaient ce prétexte pour lier connaissance :

« Cette chique est très enivrante,

Qu’elle soit âcre ou fade, piquante ou chauffante,

Et que nous soyons marier ou non,

Acceptez toujours cette offre pour contenter mon cœur qui pense à vous ».

et la poétesse Hô Xuân Huong de formuler le vœu :

« La noix d'arec est coupée et la feuille de bétel se flétrira,

Si vous n’acceptez cette chique que Xuân Huong vient de préparer.

Si les liens de l’hyménée doivent nous unir,

Pourvu que vous ne soyez pas vert comme la feuille, ni blanc comme la chaux »,

jouant avec les mots, xanh signifie, par homophonie, la couleur verte qu’un personnage d’apparence trompeuse, de même que bac, blanc ou ingrat.

chiqueDevenue symbole du bonheur conjugal, la chique joue un rôle majeur et puissamment symbolique dans les rites du mariage. Après les démarches des entremetteurs, le jeune homme se rend dans la famille de sa promise avec un plateau garni d'arec, de bétel et de vin de riz. S’il est reconnu, il doit séjourner un certain temps, « pour faire le genre », chez les beaux-parents afin que ces derniers puissent juger de ses capacités. Le jour des fiançailles, suivi de sa famille, il se rend chez sa fiancée avec des présents comme des bijoux, de la soie, des noix d'arec... Le lendemain, la jeune fille se rend chez ses voisins pour offrir les arecs et annoncer son prochain mariage. Au jour fixé, accompagné de sa famille, des amis et des serviteurs portant des présents symboliques comme « un cochon noir dans une cage, cinq ligatures de sapèques, un vase plein d'eau de vie de riz, et la boîte d'arec et de bétel : ces deux derniers sont de rigueur. Chez les gens aisés, le bétel est renfermé dans une riche boîte laquée et le vin est contenu dans deux vases en porcelaine, garnies aux anses de papier rouge, couleur du bonheur ». Le plateau de noix d'arec a été soigneusement préparé par un vieillard, en cachette par crainte des esprits mauvais. Lorsque le cortège parvient à proximité de la maison de l’épousée, une personne respectable, suivie de deux serviteurs dont l'un chargé du plateau d'arec et le second du parasol, devance le groupe afin de solliciter l'autorisation de faire entrer le fiancé. Après les sacrifices rituels, les époux se retirent dans une chambre préparée spécialement, se jurent fidélité et offrent des présents aux génies Monsieur Fil de Soie et Madame la Lune. Une fois l'invocation accomplie, les jeunes prennent leur première chique de bétel.