aLa culture des Viêt, ethnie majoritaire du Vietnam, remonte au 1er millénaire avant J.-C., marquée par les tambours de bronze dits de Dông Son. Chaque fois que je regarde la face supérieure d'un de ces artefacts, je ne puis m'empêcher d'éprouver un sentiment d'émerveillement mêlé de fierté.
Comment, il y a 3.000 ans, nos ancêtres, face à la faim et aux intempéries, aux fauves et aux tribus hostiles, avaient-ils pu trouver le temps et l'esprit pour ciseler de si fines gravures. Des motifs géométriques, humains et animaliers d'une ordonnance parfaite, reflet d'une cosmogonie conçue avec clarté.

Avec ces idées en tête, un jour d'automne, j'ai fait le pèlerinage du temple Dông Co (Génie du Tambour de bronze) au village Dan Nê de la province Thanh Hoa, à quelque 200 kilomètres au sud de Hanoi. La légende de Dông Cô (Dông veut dire bronze, et Cô signifie tambour) était née dans cette région de collines au 11e siècle. On raconte qu'à l'aube de notre histoire, le roi Hùng bivouaqua au cours d'une expédition au pied du mont Dan Nê. La nuit, le Génie du Mont lui est apparu en songe pour lui annoncer une aide surnaturelle. Effectivement pendant le combat, des roulements de tambour mystérieux communiquèrent aux soldats une ardeur surprenante. Après la victoire, le monarque accorda au Génie le titre de Grand Seigneur Génie du Tambour de bronze (Dông Cô Dai Vuong). Depuis, la population du village a honoré ce dernier comme Génie tutélaire de la communauté.

Une autre légende se rapporte à un autre temple Dông Cô à Buoi, à Hanoi. En route pour le Sud afin de repousser une invasion Cham, le prince Phât Ma de la dynastie des Ly (11e siècle) et ses troupes campaient la nuit à Dan Nê... Ils prièrent le Génie de les aider. Après la victoire, celui-ci aida encore le prince à réprimer un complot. Devenu roi, Phât Ma fit ériger en l'honneur du Génie un temple où chaque année, tous les mandarins de la cour devaient venir pour prêter serment de fidélité au monarque.

Revenons au temple originel du Génie du Tambour de bronze Dông Cô à Dan Nê. Les anciens du village nous font savoir qu'il y existait un vrai tambour de bronze. Cet objet sacré mis au jour dans le Thanh Hoa aurait été offert au Temple par un cousin du fameux roi Quang Trung, Nguyên Quang Bang, alors gouverneur de la province. Au temps de la colonisation française, le gouverneur général de l'Indochine, P.Pasquier, a fait un geste de démagogie en venant en personne au temple afin de le gratifier d'une somme de 25 piastres pour les travaux d'entretien et de réparation. Cet événement local a été gravé en français sur un flanc de coteau.

Le tambour de Dan Nê a disparu mystérieusement vers 1932. Quelqu'un a affirmé avoir vu dans un musée de Paris un tambour de bronze avec comme mention de provenance Dan Nê.

En tout cas, depuis la disparition du tambour de bronze sacré, les villageois de Dan Nê devaient se contenter d'un gros tambour de bois à membrane en peau de buffle. Ils voudraient avoir un véritable tambour de bronze selon le modèle de Dông Son. Le Fonds Suède - Vietnam pour la promotion de la culture a comblé leur vœu, en leur faisant don de la reproduction d'un tambour authentique exposé au Musée national d'histoire. L'auteur de cette oeuvre est Nguyên Trong Hanh, maître artisan d'un village de fondeurs traditionnels du district de Y Yên, province de Nam Dinh. Lui-même a convoyé l'objet sacré jusqu'à Dan Nê. Ce dernier a été accueilli par une cérémonie d'investiture solennelle.

Ce printemps, à Dan Nê, le Génie du Tambour de bronze aura retrouvé son incarnation première. (Huu Ngoc/CVN)