La vaisselle, produite dans les fours minyao, le plus souvent de qualité médiocre et à décor naïf où figure un poème en nôm (variante du chinois conçue au XIIIe siècle par Nguyễn Thuyến pour les Vietnamiens), est considérée comme faisant partie des Porcelaines (commandées durant la période) Tây Son. La marque figurant sur la base est Trân Ngoạn 珍玩 (« bibelot précieux »). 

Ces commandes ne furent pas destinées aux souverains Tây Son. Nous savons qu’en 1786, Nguyễn Huệ (le futur empereur Quang Trung, 1788-1792), le général-en-chef de l’armée Tây Son, marcha sur le Nord, alors domaine du seigneur Trinh, entra triomphalement dans Thang Long (Hanoi) et restitua le pouvoir au roi Lê Hiển Tông (1740-1786). Il s’installa temporairement dans la résidence des Trinh. Lorsque Nguyên Huê retourna à Phú Xuân (Huế), il pilla cette demeure et emporta tout le trésor des Trinh. Ainsi, les souverains Tây Son disposaient dans leur palais de Pu Xuân toute la vaisselle en porcelaine chinoise commandées par les seigneurs Trinh, les Porcelaines Trinh.

Les porcelaines Tây Son sont rares. Ce sont des commandes privées probablement des ambassadeurs lors de leur mission en Chine. A ce jour seules quelques pièces sont attribuées à cette période comme cette assiette provenant d’un service à thé, en porcelaine blanche à décor peint en cobalt sous couverte montrant un cavalier se dirigeant vers un homme adossé à un prunier en fleur. Un poème en nôm est écrit en haut à droite :

摸(.)論制時事

         我(.)明課太平 

            Mó rận luận chơi thời sự

            Ngã lừa mừng thuở thái binh.

(trad :

« Maladroit de ses doigts comme un pou, il discute facétieusement des affaires courants,

Tombé de son âne, il se réjouit de la paix ».

PL3___Anh_4

Grâce au second vers du poème en nôm (peint en haut à droite) nous savons que ce décor fait référence à l’immortel taoïste Chen Tuan (Trần Đoàn, 871-989) de la dynastie des Song.

La légende raconte que la mère des futurs empereurs Song, Taizu et Taizong, fuyait les guerres qui sévissaient la Chine durant les Dix Royaumes, en emportant ses deux fils dans une palanche. Elle rencontra sur son chemin Chen Tuan qui improvisa un poème commençant par « Qui a dit que la Chine n’avait pas d’empereur ? ». Des années après, il vivait en ermite dans le mont Huashan (province de Shaanxi). Un jour qu’il se rendit en ville, il rencontra des commerçants qui l’informa que l’empereur des Zhou postérieurs, Shizong (954-959), avait cédé le pouvoir à son commandant-en-chef des armées, Zhao Kuangyin (le futur empereur Taizu des Song). Cette nouvelle réjouit son cœur. Il posa ses mains sur ses tempes et ria si fort qu’il tomba de son âne. Etonnés les voyageurs lui demandèrent ce qui lui fait tant plaisir. Chen Tuan déclara : « Cela assurera la stabilité de l’Univers. Tout s’accorderont avec la volonté du Ciel d’en haut, avec les lois terrestres d’en bas, et avec le bonheur des humains entre les deux. Le monde sera en paix à partir de maintenant ».

L’auteur vietnamien de ce distique emprunte l’image de Chen Tuan pour comparer l’intronisation de l’empereur Quang Trung à celle de l’empereur Taizu des Song, en espérant que ce règne soit aussi faste et bénéfique pour le Vietnam que fut celui de Taizu pour la Chine.