Le tigre ne semble pas avoir la faveur des artistes vietnamiens comme les autres animaux. Il est rarement représenté et occupe trois fonctions symboliques :

1. Le Général Tigre, emblème des militaires,

2. Le Seigneur Tigre, souverain de la forêt,

3. Le Génie Tigre, protecteur des esprits malveillants.

LE GÉNÉRAL TIGRE.

De par sa force, son courage et sa férocité, le tigre a été adopté comme emblème des militaires et de l’armée.

Malgré sa présence en grand nombre dans les forêts du Vietnam, le tigre est absent dans le bestiaire de la culture dôngsonienne (Ve s. BC – Ier s. BC), alors que figurent de nombreux animaux (crocodile, éléphant, cerf, chien, crapaud,  etc.), oiseaux (échassiers, paon, pélican, etc.) et poissons.

Il n’apparaît que durant la période tardive de cette culture, sous la dynastie des Hùng (Ier s. BC) sur des armes telles que les hallebardes et les poignards.

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Hallebarde Nui Vôi, bronze, Ier s. BC-Ier s., 15 x30 cm

Musée d’Histoire du Vietnam, Hanoi.

L’hallebarde découverte à Nui Vôi (près de Hai Phong) par Louis Pajot en 1922 (actuellement au Musée National d’Histoire du Vietnam, Hanoi) est décorée sur la lame verticale d’un crocodile-dragon et sur la lame horizontale d’un tigre au corps parsemé de traits disposés en chevrons.

Ces armes, inconnues au Vietnam, fut importées de le Chine du Sud, probablement du Yunnan, au cours du Ier s. BC.

La présence du crocodile-dragon suggère qu’elle fut fabriquée au Vietnam.

Sur une autre hallebarde, de forme sensiblement différente, plus simple que le précédent et sans talon, figurent deux animaux : un tigre tenant entre ses mâchoires un porc. Elle fut retrouvée dans la région de Son Tây (anc. coll. d’Argence, Musée National d’Histoire du Vietnam, Hanoi). De telles armes furent découvertes en grande quantité et dans plusieurs régions (Son Tây, Phu Tho, Dong Son, etc.), prouvant qu’elles furent réalisées sur place.

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Poignard, bronze, c. 500 BC, L.36,2 cm

Musée Barbier-Mueller, Genève

Le Musée Barbier-Mueller (Genève) possède un poignard dont la manche est constituée de deux tigres entrelacés soutenant une maison dôngsonienne à toit « en selle ». Une arme plus ou moins similaire (constituée de deux personnages) retrouvée à Làng Vac (Dong Son) permet de le dater vers 500 BC.

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Situle de Van Thang, bronze,

Musée Temple des rois Hùng, Phu Tho

En dehors de ces trois armes, quatre petites statuettes de tigre attrapant un porc, dans des attitudes différentes, sont fixées sur le couvercle de la situle de Van Thang, province de Phu Tho (actuellement au Musée de la dynastie des rois Hùng, Phu Tho). Des animaux analogues sont placés sur certains bronzes du Yunnan.

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Tigre sur la situle de Van Thang (détail), bronze,

Musée Temple des rois Hùng, Phu Tho

Ainsi, le tigre, motif absent dans le répertoire de Dong Son et fréquemment usité en Chine, en particulier dans le royaume de Dian, fut importé du Yunnan vers le Ier s. BC.

Pour une raison encore inconnue, ce motif n’apparaît pas durant la colonisation chinoise (111 BC- 905) ni sous aucune dynastie vietnamienne (905-1225) avant les Trân (1225-1400).

Un tigre, d’une longueur 1m40, veille sur la tombe du Premier Ministre Trân Thu Dô. Profitant de la décadence des Ly, Trân Thu Dô fit abdiquer l’empereur Ly Huê Tông en faveur de sa fille, Chiêu Hoang, avant de se retirer dans une pagode. Il maria la reine à son neveu Trân Canh alors âgé de 8 ans, avant de la forcer à abdiquer en faveur de son mari (1226). Pour s’assurer de la stabilité de sa dynastie, il poussa le roi Ly Huê Tông au suicide et épousa la reine douairière, sa cousine. En 1232, profitant d’un sacrifice dans le temple dynastique des Ly, il extermina tous les membres de l’ancienne famille royale. Malgré ses cruautés, Thu Dô fut le véritable artisan de la grandeur des Trân, parvenant à pacifier le royaume, à installer un nouveau système de gouvernement, à promulguer un nouveau code pénal et surtout à réorganiser l’armée qui parvint à repousser les invasions mongoles.

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Tigre dans la sépulture de Trân Thu Dô, pierre, 1264, L. 140 cm,

Liên Hiêp, province de Thai Binh

La sépulture du  Premier Ministre fut élevée en 1264 dans la province de Thai Binh. L’artiste qui a conçu cette sculpture en pierre fut un maître. Son style révèle une parfaite synthèse entre le symbolisme et le réalisme, voire même moderniste dans sa conception de la queue de l’animal en une section carrée. De plus, il a réalisé une œuvre conforme à l’esprit du lieu. Par sa position couchée, l’animal reflète un sentiment de calme, de plénitude, de sérénité. Cependant, avec sa tête relevée, aux aguets, ses cuisses puissantes, sa queue ondulante, frappant fortement le sol, il signale, comme un avertissement aux passants, que même au repos, sa force intérieure reste bouillonnante et qu’il continue de veiller sur son maître.

Ce tigre est à l’image même du Premier Ministre : majestueux, puissant, serein et féroce. Il veille sur la pérennité du lieu comme de son vivant son maître avait veillé sur la stabilité du pouvoir et de la dynastie des Trân.

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Tigre, statue en pierre, XVe s., H. 65 cm,

Citadelle de Lam Kinh, Thanh Hoa

Sous la dynastie des Lê (1428-1527), les statues de tigres étaient placées le long de la voie royale dans les sépultures des souverains comme celle de Lê Loi (1428-1433), le fondateur de la dynastie, pour former une haie d’honneur avec des mandarins et des animaux comme les unicornes (ky lân ou qilin),  les rhinocéros, les chevaux et les éléphants. Ces tigres n’ont plus le charme de celui de Trân Thu Dô. Ils ont été conçus dans un style populaire, stylisés à l’extrême devenant presque naïfs. Ils sont le plus souvent accroupi sur ces pattes arrières ou assis, et, plus rarement, debout (comme ans le tombeau de Lê Thai Tông).

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Tigre dans la sépulture de Lê Trung Nghia, pierre, 1786, H. 133 cm

Dông Thanh, Dong Son, province de Thanh Hoa.

Cette pratique persista jusqu’à la fin des Lê comme le montrent les tigres du tombeau de Lê Trung Nhia, duc de Man, datant de 1786 et situé à Dong Thanh (province de Thanh Hoa). L’absence d’unicornes et de rhinocéros attestent que ces derniers furent des privilèges royaux tandis que le tigre était l’attribut des hauts dignitaires militaires comme le chien fut celui des civils.

On retrouve le thème du tigre comme emblème des militaires, à des degrés moindres, sous la dynastie des Nguyên (1802-1945). Si les statues en pierre de l’animal disparaissent des sépultures, le tigre, symbole des mandarins militaires du 3e degré, figure sur les pectoraux de leurs costumes. Notons qu’il est, dans cette liste, le premier animal réel puisque les deux premiers sont l’unicorne (pour le 1er degré) et le bach trach, sorte de lion de Fô, (pour le 2e degré).

De plus, l’un des cinq régiments d’élite veillant sur la sécurité du souverain fut baptisé Hổ Uy doanh (« Tigre féroce »).

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Tigre, estampe de Dông Hô, XIXe s., 43,5 x 31 cm

Coll. particulière, Paris.

L’image du « Général Tigre » persiste dans les estampes populaires de Dông Hô jusqu’à une date récente. Sur cette gravure du XXe s., le tigre est représenté encadré d’une épée et d’un étendard, emblèmes des miltaires.