En Chine, le tigre est doté de pouvoirs surnaturels comme chasseur d’esprits malfaisants, d’exterminateur de maladies, gardien de porte des temples taoïstes, etc.

Certaines de ces croyances ont été reprises au Vietnam avec quelques modifications sensibles.

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Brique : Génie Tigre, dynastie des Trân (1225-1400),

Terre cuite, retrouvée à Kim Ma (Hanoi)

Musée d’Histoire du Vietnam, Hanoi.

La  première représentation du Génie Tigre au Vietnam figure sur une brique rouge datant des Trân, retrouvée à Kim Ma, provenant de l’ancienne capitale Thang Long (Hanoi) et actuellement conservée au Musée de Hanoi. Deux détails iconographiques permettent d’affirmer que nous ne sommes pas en présence du Seigneur Tigre précédemment étudié, mais du Génie Tigre, soit un tigre doué de pouvoir surnaturel :

- le traitement surprenant de sa queue en plume de phénix. On retrouve une telle modification sur les écureuils (sóc) et les crocodiles (sấu) dotés d’une longue queue en panache servant de rampe dans les palais royaux et temples de l’époque.

- le fond en vagues pour signifier la mer.

Ces deux détails révèlent incontestablement l’intention de l’artiste de représenter un tigre doté de pouvoir surnaturel.

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Plat : Génie Tigre, Chu Dâu, XVe-XVIe s., céramique,

Retrouvée dans cargaison de Hoi An,

Musée du Quang Nam.

On retrouve une variante de cette iconographie sur cette assiette en céramique de Chu Dâu (XVe-XVIe s.) où le potier a choisi de peindre un tigre gambadant parmi les nuages.

Si nous ne pouvons nier la présence du Génie Tigre, nous devons chercher à comprendre son rôle symbolique.

Dans l’antiquité chinoise, le Tigre Blanc fut, à l’origine, l’un des « Quatre Animaux Fabuleux » (Tứ linh) avec le Dragon Azuré (Orient), L’Oiseau Vermillon (Sud) et le Sombre Guerrier (Nord) qui se présente sous l’aspect d’une tortue autour de laquelle s’enroule un serpent. Il semblerait que les Vietnamiens préfèrent la version plus tardive du Livre des Rites qui remplaça le Tigre Blanc par un qilin (ou unicorne) et attribuait à chacun d’eux un pouvoir : le dragon symbolise de la domination, de la force et du caractère mâle ; l’unicorne (ky lân), le désir de paix ; la tortue, la longévité et le phénix, le bonheur.

Cependant la présence du Tigre Blanc associé au Dragon Azuré persiste dans la géomancie vietnamienne. Si le tigre désigne les courants et influences souterraines le dragon quant à lui celles aquatiques. Leur association, une variante du Yin et Yang, symbolise non seulement la rencontre des deux forces de la nature, mais aussi les esprits qui président aux influences terrestres, bonnes et mauvaises. Ce système d’orientation permet de choisir un endroit propice pour construire une cité, un palais, un tombeau, etc. Par exemple, l’emplacement de la Cité Impériale de Huê a été adopté car le Mont Ngự Bình servait symboliquement d’écran protecteur tandis que les îlots sur la Rivière des Parfums, Cồn Hiến et Dã Viên, répondent parfaitement au principe « à gauche le Dragon bleu, à droite le Tigre blanc ».

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Tigre Blanc sur l’écran protecteur de la pagode Ngoc Son,

Hanoi.

Bien que dissocié des Quatre Animaux Fabuleux, le culte du Tigre Blanc persiste au Vietnam. Il est souvent placé dans les jardins des temples taoïstes, des pagodes et des maisons communales, soit sur les écrans protecteurs soit sur dans des oratoires.

D’après la croyance populaire, le tigre placé sur l’écran protecteur servait à repousser les mauvais esprits et à protéger le lieu. Il s’agit fort probablement d’un détournement du Tigre Blanc qui, selon la tradition chinoise, était Gardien des Portes des temples taoïstes.

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Tigre Blanc, pagode de Quang Thanh, Hanoi.

La légende  chinoise veut que le père du Yin Chenghsiu, général du dernier souverain Yin,  fût envoyé comme plénipotentiaire auprès des Zhou afin de demander la cessation des combats. Malheureusement, le général des Zhou qui le reçut refusa de l’entendre et le fit exécuter. En apprenant la nouvelle, son fils décida de se venger et livra seul une bataille contre l’armée ennemie. Malgré son courage, il ne parvint à triompher et fut tué d’un coup de lance. Pour honorer sa piété et sa bravoure, l’empereur Zhou décida de le canoniser en « Esprit de l’Etoile du Tigre Blanc Pai Hu » et de le nommer gardien des portes des temples Taoïstes.

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Tigre sur l’écran protecteur de la maison

communale de Nai Nam, 1905.

Parfois, un simple tigre suffisait de remplacer le Tigre Blanc comme sur l’écran de la maison communale de Nai Nam (Da Nang, 1905).

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Tigre Blanc, pagode de Quan La, environ de Hanoi.

Cependant, on retrouve également dans le jardin de certaines pagodes vietnamiennes (surtout du Nord Vietnam) des templions consacrés au Tigre Blanc où figure parmi les offrandes de la viande crue. Cette pratique est logiquement inconcevable dans une enceinte bouddhique sauf en cas du Le Tantrisme qui préconise l’utilisation de la magie secrète, des talismans pour parvenir plus vite à l’éveil et à la délivrance. Mêlé aux croyances populaires, cette école du bouddhisme a évolué en pratique du médium (lên đồng), de magie, ayant recours à des talismans, à des fins d’exorcisme.

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Maître Bach Hô (« Tigre Blanc »), peinture sur papier,

Hà Giang, XIXe s., Musée des Beaux-Arts, Hanoi.

Il ne faut pas confondre le Tigre Blanc, gardien des portes, avec la Maître Bạch Hổ (« Tigre Blanc »). Après avoir vu l’apparition de Laozi divinisé, il conçut un ensemble de règles pour l’action morale et rituelle. Ceci permit le développement d’un panthéon de dieux et d’êtres immortels et transforma le Taoïsme en une religion répondant aux besoins primordiaux.

Aux Quatre Animaux Fabuleux, les Vietnamiens associent parfois quatre autres pour former les « Huit Animaux Fabuleux » : la carpe (la réussite d’après la légende de la métamorphose de la carpe en dragon), la chauve-souris (le bonheur), la grue (l’immortalité) et le tigre (la force).

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Statue du Tigre Noir veillant sur l’entrée de la

Maison Communale de Phu Diên (banlieu de Hanoi).

On retrouve le Tigre Blanc parmi les Cinq Tigres (ngũ hổ trấn ngũ phương) qui symbolisent les quatre points cardinaux et le centre, ainsi que les 5 éléments :

- Le Tigre Jaune (Hoàng hổ) représente le Centre et l’élément Terre,

- Le Tigre Noir (Hắc hổ), le Nord et l’Eau,

- Le Tigre Blanc (Bạch hổ), l’Est et le métal,

- Le Tigre Rouge (Xích hổ), le Sud et le feu,

- Le Tigre Bleu (Thanh hổ) l’Ouest et le Bois.

De telle représentation figure sur les bas reliefs du XVIIe - XVIIIe  ainsi que sur les estampes populaires exécutées pour la fête du Têt imprimée comme par exemple cette image réalisée à Hang Trong (XIXe s.).

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Les Cinq Tigres, estampe de Hàng Trông, XIXe s.,

Musée des Beaux-Arts, Hanoi.

Dans ce cas, les Cinq Tigres recevaient le nom de Ngũ đinh quan lớn (« Cinq grands Seigneurs »). Ils gardent les cinq directions, repoussent et empêchent les mauvais esprits de pénétrer dans le foyer.

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Statue du Tigre Jaune veillant sur l’entrée de la

Maison Communale de Phu Diên (banlieu de Hanoi).

Le tigre sert de monture à des divinités bouddhiques et taoïstes. Dans la religion bouddhique, le tigre incarne la force de la croyance et la victoire des embûches sur le chemin de la foi. Il est utilisé comme monture pour GuanYing (« tigre aux polis d’or »), à l’un des 18 lohan et autres Bodhidharma.

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Lohan chevauchant un tigre,

Pagode de Viên Thông.

Signalons également une peinture taoïste des minorités dao (XIXe s.) où on peut voir le Mandarin responsable des Affaires Célestes (Thiên truc công tào), chevauchant un phénix blanc, et le Mandarin responsable des Affaires Terrestres (Địa truc công tào) chevauchant un tigre. Ces deux esprits portaient aux ancêtres les offrandes et les prières des vivants. Les Dao sont une minorité chinoise qui vivent dans les montagnes du Nord Vietnam, à la limite avec la Chine. Cette croyance ne fut pas transmis aux Vietnamiens.

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Les deux génies taoïstes : Mandarins responsables des

affaires célestes et terrestres, culture Dao, peinture sur papier,

XIXe s., Musée d’Ethnographie du Vietnam, Hanoi.

Au Vietnam, si le tigre est vénéré, il est rarement considéré comme un animal bénéfique. Son culte fut célébré plus par crainte que par respect.

Son image est souvent associée à la férocité, à la cruauté, aux êtres malveillants comme aux envahisseurs chinois ou aux fonctionnaires félons, avides de pouvoir et exploiteurs.

Nous retrouvons cette idée dans le combat qui se déroulait sous les Nguyên dans les arènes impériales. Chaque année, l’empereur organisait pour son plaisir un combat qui opposaient des éléphants à des tigres, ces derniers sont les adversaires à abatte. Cet affrontement avait également une valeur symbolique : la bataille entre le bien et le mal, entre l’être bon et le fourbe. Elle devait obligatoirement finir par la victoire de l’éléphant sur le tigre. L’Éléphant Blanc symbolise la Puissance Royale et la Bonté.

En conclusion, il paraît clairement que le tigre, qu’il soit assimilé au Général Tigre, au Seigneur Tigre ou même au Génie Tigre, ne possède pas les valeurs symboliques que lui attribuent les Chinois. S’il est vénéré au Vietnam c’est plus par crainte que par respect.

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Jouet « Scène de chasse aux tigres », 1930, bois et fer peints,

Musée de l’Homme, Paris.