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Bougeoir, Minh Mang (1820-1840), émaux de Huê, H. 13,50 cm

Musée de Huê, inv. BTH.861. S-02.DG-12.

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Marque Minh Mang niên tao (« Fabriqué durant le règne de

Minh Mang ») figurant sur le bougeoir émaillé.

Le Musée de Huê conserve un bougeoir en cuivre émaillé à fond blanc (H. 13,50 cm) décoré sur les deux faces d’un éléphant blanc et un tigre supportant un écu d’azur à deux poissons de gueule et une arme à double pointes d’or et à manche de gueule. Un listel du même émail est peint au dessus de ce motif.

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Armes fantaisistes peintes sur le bougeoir de Minh Mang.

Une telle armoirie est inconcevable car elle ne respecte pas la règle élémentaire « pas de métal sur métal, ni émail sur émail ». En héraldisme, les émaux sont azur (bleu), gueule (rouge), sinople (vert), sable (noir) et pourpre (violet) tandis que les métaux sont l’or et l’argent. Or, ici, l’écu est d’azur deux poissons de gueule ! De même que le listel n’est jamais représenté vide mais portant la devise de la famille.

Bien entendu ces règles sont ignorées à la cour de Huê. L’artiste se contentait de copier et d’apporter les modifications dans le goût du pays.

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Armes du vizir Bahadur figurant sur les service

de porcelaine chinoise.

L’armoirie originelle figure sur le service que la Compagnie Anglaise des Indes avait commandé en Chine pour le « Vizir du Royaume, Soutien de l’Etat, Bahadur » comme le mentionne l’inscription en arabe sur le listel. Il s’agit de Bahadur II, dernier souverain de la dynastie des Moghols, qui régna de 1837 à 1858. Après l’échec de la révolte indienne de 1857 où il prit part auprès des insurgés à Delhi, il fut envoyé en exil à Rangoon (Birmanie) et décéda en 1862. Ce service fut donc commandé en Chine avant son accession en trône en 1837. Il porte ses armes : d’écu à deux poissons d’argent et un poignard à double manche, le katar, d’or. Le katar est le poignard typiquement indien, à lame large et à double tranchant. Sa poignée, unique en son genre, se compose de deux barres transversales servant de prise et de deux branches parallèles comme nous le montre cette pièce datant du XVIIIe siècle et provenant de la vente d’Yves Saint Laurent.

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Katar, Inde, art Moghol, XVIIIe s., anc. coll Yves Saint Laurent

(photo : Christie’s Paris)

Le Musée de Huê conserve un plat et un récipient couvert de ce service. Grâce à l’inventaire de Musée Khai Dinh (devenu Musée de Huê), nous savons que ces deux pièces provenaient du Palais Impérial (JABOUILLE P. & PEYSONNAUX J.H., « Sélection d'objets d'art et meubles conservés au Musée Khai Dinh », B.A.V.H., Avril-Juin 1929, pl. XVIII). Cependant nous ignorons comment elles furent introduites au palais.

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Plat du service de Bahadur, avant 1837, porcelaine de Chine, 41 x 30 cm,

Musée de Huê, inv. BTH.607.S-01.GM-3025

Plusieurs raisons permettent d’affirmer que l’émailleur vietnamien à recopier ces armes en dehors de leur parenté certaine. De plus, l’inversion des deux supports qui prouve que le dessin a été calqué puis retourné pour être reproduit. S’il paraît évident que l’artiste vietnamien ne pouvait peindre le katar qui lui est inconnu, pourquoi a-t-il préféré le tigre à la panthère et l’éléphant blanc à un éléphant normal ? Rappelons que la panthère (văn báo) existe dans la forêt vietnamienne et, de plus, elle est l’emblème des mandarins militaires du 5e degré dans la hiérarchie mandarinale des Nguyên.

Ce n’est donc pas une décision hasardeuse, un choix esthétique de l’émailleur mais une volonté emblématique, puisque le combat de l’Eléphant Blanc et du Tigre Jaune symbolise la lutte entre les deux forces positives et négatives, le Bien contre le Mal.

Ces combats furent organisés tous les ans à Huê et devait aboutir à la victoire des pachydermes, quitte à tricher parfois. Pierre Poivre relate un de ces combats à Huê en 1750, sous le gouvernement de Nguyên Phuc Khoat, Vo Vuong (1738-1765) qui s’est déroulait sur l’île de Gia Viên située sur la Rivière des Parfums, face au Palais. D’après l’auteur, les quinze tigres avaient la gueule liée et les ongles rognés. Michel Duc Chaigneau avait assisté à un évènement similaire sous Gia Long qui eut lieu devant la citadelle, entre le Pavillon des Edits et la Rivière des Parfums. En 1829, Minh Mang assista de la barque royale à un combat situé dans le même lieu. Le tigre mal attaché se jeta à l’eau et nagea en direction du souverain. Pour éviter un tel accident, considéré comme néfaste, l’empereur décida alors de faire construire les arènes impériales.

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Les arènes impériales de Huê.

En dehors de ce détail, l’émailleur a reproduit deux frises de feuilles d’acanthe, motif typiquement européen et inconnu en Chine. Mais, là aussi, l’artiste ne s’est pas contenté de recopier simplement mais il le réinterpréta dans le style du pays en le modifiant en frise de pétales de lotus.