Nguyễn Phúc Chu (10.07.1675 - 01.06.1725) succéda à son père, Nguyễn Phúc Trăn (1687-1691), comme seigneur du royaume du Sud en 1693 sous le titre de Quốc Chúa.

Depuis leur restauration sur le trône du Đại Việt et leur retour à Thăng Long (Hanoi) en 1595, les rois Lê ne régnaient que de nom. En réalité, le pouvoir était dans les mains des seigneurs Trịnh. Craignant pour sa vie, Nguyễn Hoàng (1600-1613), oncle maternel du seigneur Trịnh Tùng (1570-1623), choisit de quitter la cour et d’accepter le poste de Gouverneur du Thuận Quảng, terre nouvellement conquise au sud de la rivière Giang, laissant son fils et deux petits-fils en otage à la cour et acceptant de marier sa fille au fils du seigneur Trinh. Son 6e fils, Nguyễn Phúc Nguyên (1613-1635) fut le premier seigneur du Sud à s’opposer au pouvoir des Trinh tout en reconnaissant la souveraineté des rois Lê, provocant ainsi, en 1619, la guerre fratricide entre les Trinh et Nguyên.

Nguyên Phuc Chu fut un excellent seigneur. Il s’entoura de sages conseillers et organisa des concours littéraires pour recruter les meilleurs fonctionnaires pour son administration. Fervent adepte du bouddhisme, il refusa de mener une vie fastueuse, donnant ainsi exemple à la cour, permettant de réduire les dépenses. Soucieux du bien être de ses sujets, il diminua les impôts et les taxes, réduisit les peines et les corvées, favorisa le développement du commerce et l’agriculture.

Devant la menace constante des Trinh au nord et du Champa au sud, il réorganisa et modernisa son armée, renforça les fortifications aux frontières. Ces décisions permirent à ses troupes de repousser l’attaque des Chams en 1692 et d’emparer leur souverain. Il annexa le royaume du Champa, devenu province de Bình Thuận, tout en conservant un prince Cham et leurs fonctionnaires en poste. Fuyant la famine, des Vietnamiens vinrent se fixer sur les terres du Chan Lâp laissées à l’abandon par les Khmers, formant ainsi les colonies de Mô Xoài (Ba Ria) et Dông Nai (Biên Hoa). En 1658, lors d’une crise dynastique, l’un des partis khmers sollicita l’aide du seigneur Nguyên qui envoya une armée pour rétablir la paix et imposa sa suzeraineté. En 1679, des Chinois, fidèles aux Ming et refusant de se soumettre aux Qing, se présentèrent devant le port de Da Nang. Le seigneur Nguyên les autorisa à s’installer sur les terres du Sud. Ils se fixèrent dans les régions de My Tho et Dông Nai et les exploitèrent au nom des Nguyên. En 1698, Nguyên Phuc Chu décida de les rattacher à son domaine en créant les provinces de Trân Biên (Biên Hoà) et de Phiên Trân (Gia Dinh).

Ayant réorganisé, agrandi, pacifié et prospéré son domaine, Nguyên Phuc Chu projeta de se séparer du royaume de Dai Viêt. Il envoya en 1702 une mission à la Cour des Qing, porteuse de tributs et sollicitant la reconnaissance de son indépendance. L’empereur Kangxi hésita mais finit par le refuser. Devant l’opposition des Qing, Nguyên Phuc Chu continua à gouverner le royaume du Sud au nom des rois Lê comme en témoigne ce brevet (fig. 1) renouvelant une exception d’impôt accordant aux habitants du hameau de Côn Cat (prov. De Quang Binh) conservés au Nội các (« Archives impériales ») et reproduit par Paul Boudet dans son article « Les archives des empereurs d’Annam et l’histoire annamite » (Bulletin des Amis du Vieux Huê, n°3, juillet-septembre 1942, pl. XLV-XLVII). Sur ce document, on retrouve la persistance de l’usage du nom de règne du souverain Lê (sur ce document : « 10e jour du 12e mois de la 5e année de l’ère Vĩnh Thịnh (1709) », Vinh Thinh est le nom de règne que choisit le roi Lê Dụ Tông de 1705 à 1720) et le sceau Tổng trấn Tướng quân chi ấn (« Sceau du Général Gouverneur ») qu’il tenait de ce dernier.

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Cependant, estimant que sa famille gouvernait la seigneurie du Sud depuis plus d’un siècle (1600-1709), Nguyên Phu Chu décida en 1709 de faire fondre le premier sceau dynastique des Nguyên, le Đại Việt quốc Nguyễn Chúa vĩnh trấn chi bảo (大越國阮主永鎮之寶, « Sceau de l’Eternel Gouvernement des seigneurs Nguyên du Grand royaume Viêt ») qui servirait pour les générations à venir.

Jusqu’en 2007, nous avons cru que ce sceau a disparu comme la plupart des Trésors de la dynastie des Nguyên. Sa présence dans le Trésor des Nguyên est signalée dans l’inventaire que fit réalisé l’empereur Bao Dai après le décès de son père Khai Dinh (1923) et dans l’article de Paul Boudet en 1942 (« Les archives des empereurs d’Annam et l’histoire annamite », Bulletin des Amis du Vieux Huê, n°3, juillet-septembre 1942).

Son unique empreinte datant de Nguyên Phuc Chu figure sur la stèle de la pagode Thiên Mu (« Pagode de la Dame Céleste ») datant du 10e mois de l’année At mui, 11e année de l’ère Vinh Thinh (soit décembre 1715).

Fervent protecteur de la religion bouddhique, le seigneur Nguyên Phuc Chu chercha à propager la foi dans son domaine. En 1694, il envoya une mission à Canton pour inviter le Maître Thích Đại Sán (ou Thạch Liêm Hòa thượng) à venir à Phu Xuân afin de bénéficier de son enseignement. Le seigneur suivit régulièrement à ses prêches avec la cour et la population. Il reçut le nom de baptême bouddhique de Hưng Long (« Dragon qui se lève ») et le pseudonyme de Thiên Túng đạo nhân (« investi par le décret céleste du titre de disciple »). Il entreprit la restauration et la construction de nombreux monastères et pagodes dans son royaume dont la pagode Thiên Mu, le plus ancien monument du pays, construit par le premier seigneur Nguyên Hoàng (1600-1613) à la suite d’une apparition où il vit une dame qui lui souhaita l’établissement d’une dynastie florissante. En avril 1710, le jour d’anniversaire de la naissance de Bouddha, il fit fondre la grande cloche Đại Hồng (pesant 2,021 kg, d’une hauteur de 2,50 m et de 1,20 m de circonférence). En 1714, il entreprit les travaux d’embellissement de la pagode, en faisant élever plusieurs dizaines de temples et un monastère, acheta en Chine plus de mille ouvrages pour la bibliothèque. Les travaux achevèrent en une année. En commémoration de ces travaux, le seigneur composa, en 1715, un texte qu’il fit graver une stèle en marbre reposant sur une tortue (H. 2m). Sur son fronton, figure, devant un dragon vu de face, une cartouche rectangulaire dans laquelle furent gravés cinq caractères Ngự kiên Thiên Mụ tự, « Pagode de Thiên Mu, construit par le seigneur » et l’empreinte du sceau dynastique Đại Việt quốc Nguyễn Chúa vĩnh trấn chi bảo (fig. 2). Une seconde empreinte figure à la fin du texte, derrière la date de l’érection de la stèle, dixième mois de l’année At mui, onzième année de l’ère Vinh Thinh (soit décembre 1715).

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Dans la fuite vers Gia Dinh (1775), devant l’avancée de l’armée du seigneur Trinh et des Tây Son, le seigneur Nguyên Phuc Thuân (1765-1777) emporta le sceau dynastique Đại Việt quốc Nguyễn Chúa vĩnh trấn chi bảo. Deux ans après, le seigneur et la plupart des membres de sa famille furent capturés et exécutés par Nguyên Huê, le futur empereur Quang Trung de la dynastie des Tây Son. Seul Nguyên Phuc Anh, alors âgé de 15 ans, parvint à s’enfuir à Long Xuyên. Grâce à quelques généraux fidèles, le jeune Anh parvint à la fin de l’année 1777 de s’emparer de Gia Dinh. Le 1er mois de 1780, ayant atteint l’âge de 18 ans, Anh (1780-1802), le futur empereur Gia Long, s’autoproclama seigneur, décida de gouverner au nom des rois Lê et d’utiliser le sceau Đại Việt quốc Nguyễn Chúa vĩnh trấn chi bảo comme sceau de transmission du royaume pour apposer sur les documents officiels.

Dans son inventaire des Archives Impériales des empereurs d’Annam, Paul Boudet signale un chỉ truyền, « ordre aux inférieurs », conservé au Nội Các, datant de 1781 portant une empreinte très nette de ce sceau.

Ce sceau fut apposé sur le l’oraison funèbre posthume de Pigneau de Béhaine en 1800 (fig. 3), actuellement conservé à la Mission Etrangère (Paris).

Oraison_fun_bre_de_Pigneau

Le Musée d’Histoire du Vietnam de Hô Chi Minh-ville conserve un brevet datant du 28e jour du 8e mois du 62e année de l’ère Canh Hung (1801) élevant le Tham Luận Vệ Dực Vũ Doanh Hậu Quân Trần Văn Thành au titre de marquis de Thành Tín apposé du sceau de Đại Việt quốc Nguyễn Chúa vĩnh trấn chi bảo.

Ce cachet est également perceptible sur cet ordre de mission du commandant de régiment et commandant en premier du vaisseau Dragon Volant, Jean Baptiste Chaigneau, marquis de Thắng Tài (fig. 4) daté du 01er mars 1802, reproduit dans le Bulletin des Amis du Vieux Huê (1922, Louis CADIERE, « Les Français au service de Gia Long, VII. Les diplômes et ordres de services de Vannier et Chaigneau »).

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Devenu, empereur d’Annam, Gia Long (1802-1819) décida de conserver le sceau Đại Việt quốc Nguyễn Chúa vĩnh trấn chi bảo comme Sceau de Transmission de l’Empire. Il fut soigneusement conservé dans une boîte à l’abri des regards et, contrairement aux autres sceaux, conservé dans le palais Trung Hoà, résidence personnelle du souverain situé dans la Cité Pourpre Interdite. Il ne fut présenté à la cour que lors de l’intronisation d’un souverain.

Les Annales du Vietnam, le Đại Nam thực lục, note : « L’année Can Thìn, 1ère année du règne de Minh Mang (1820), février, jour faste, l’empereur rangea le sceau dans sa boîte et le cacheta de ses propres mains ». Ce n’est qu’en 1837 (22e jour du 12e mois lunaire de la 18e année de Minh Mang) que l’empereur, en grand pompe, ouvrit la boîte et montra le sceau à la cour avant de le sceller à l’encre rouge et de le ranger dans le palais Can Thanh.

L’usage du sceau Đại Việt quốc Nguyễn Chúa vĩnh trấn chi bảo fut remplacé par celui en jade Đại Nam th thiên vĩnh mệnh truyền quốc tỷ 大南天永命傳國璽 (« Mandat éternel du Ciel, sceau en jade pour la transmission de l’héritage de l’Empire ») sculpté en 1846 sous le règne de l’empereur Thiệu Trị (1841-1847).

En 2007, le gouvernement de la République du Vietnam décida de remettre au Musée National d’Histoire du Vietnam (Hanoi), le Trésor de la dynastie des Nguyên que l’empereur Bao Dai en abdiquant en 1945 avait remis à Hô Chi Minh. Ramenés à Hanoi, cachés pendant la guerre puis transférés dans les coffres de la Banque Nationale du Vietnam, ces précieux trésors (livres d’or, sceaux, coiffes, bijoux, épées et autres objets en or, argent, jade et pierres précieuses) doivent être présentés pour la première fois au public lors du Millénaire de Thang Long (Hanoi). Leur redécouverte est l’un des évènements majeurs de l’histoire de l’art Vietnamien.

Parmi les 85 sceaux en or, argent ou jade remis au Musée (qui ont été publié dans l’ouvrage Kim ngọc bảo tỷ của Hoàng đế và vương hậu triều Nguyễn Việt Nam, « Sceaux des empereurs et impératrices de la dynastie des Nguyên »), figure le sceau dynastique fondu par le seigneur Nguyên Phuc Chu, le Đại Việt quốc Nguyễn Chúa vĩnh trấn chi bảo (fig. 5).

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En or massif pur à 80%, il mesure 10,80 cm x 10,80 cm, d’une hauteur de 6,30 cm, d’une épaisseur de 1,10 cm, et pesant 64,43 taëls d’or (soit environ 2364,60 gr).

La base est carrée et la prise set décoré d’un lion accroupi sur ses deux pattes arrière, celle de devant gauche repose sur une boule. Inconnu au Vietnam, la représentation de cet animal fut importée de Chine où quelques spécimens furent introduits dans la ménagerie impériale sous les Song. Il apparaît traditionnellement avec une tête grimaçante, des yeux protubérants, une gueule entrouverte laissant apercevoir deux crocs aigus, une crinière bouclée et une queue touffue. Il n’est pas seulement attaché à la religion bouddhique, il incarne son symbole héraldique. Bouddha n’est-il pas désigné comme le « lion des hommes » et notre animal par le « lion de Fo », Fo étant l’abréviation du nom en sanscrit de Bouddha, Fo-to. Il était également la monture de Manjusri, l’un des dix-huit disciples de Bouddha, dont la principale fonction était de chasser l’ignorance. Ainsi, par extension, le lion symbolise la sagesse, la docilité et la sujétion des passions humaines sous l’influence bienfaisante de la Doctrine.

La boule sur laquelle se pose la patte du lion mâle est censé contenir son essence vitale. Pour certains, elle illustre le triomphe de l’esprit sur la force brutale. Pour les bouddhiques zen, elle représente l’insurpassable ou la perfection totale, la Vérité Parfaite, la pleine connaissance du Dharma. D’autres y voient dans cette objet la « perle flamboyante », l’un des « huit joyaux » qui symbolise la pureté.

Le choix de cet animal par Nguyên Phuc Chu est facilement compréhensible. En effet, nous avons vu que le seigneur fut un fervent adepte du bouddhisme.

Sur les deux côtés de la poignée figurent les inscriptions :

A gauche : Kê bát thập kim, lục hốt tứ lạng tứ tiền tâm phân soit « en or pur à 80%, pesant six lingots, quatre taëls, quatre dixièmes du taël et trois centième (soit 64,43 taëls) » ;

A droite : Vĩnh Thịnh ngũ niên thập nhị nguyệt sơ lực nhật tạo, « réalisé le 6e jour du 12e mois de la 5e année de l’ère Vinh Thinh (1709) ».

Neuf autres caractères furent gravés sur la tranche arrière de la base : Lại bộ Đồng Tri Qua Tuệ Thư giám tạo (« Qua Tuê Thu, dignitaire du ministère des Affaires Intérieures, chargé de la surveillance des travaux »).

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Le sceau porte neuf caractères sigillaires : Đại Việt quốc Nguyễn Chúa vĩnh trấn chi bảo, 大越國阮主永鎮之寶, « Sceau de l’Eternel Gouvernement des seigneurs Nguyên du Grand royaume Viêt » (fig. 6-7).

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En dehors de sa valeur historique, le sceau dynastique de Nguyên Phuc Chu nous confirme qu’après le refus de l’empereur Kangxi d’accorer l’indépendance à son domaine, ce seigneur ne chercha plus à usurper le pouvoir des rois Lê.

1. En choisissant le lion de Fô comme poignée, il exprime en premier lieu sa fidélité à la religion bouddhique. Il aurait pu usurper le dragon impérial, chose dont il s’en est bien gardé de le faire.

2. En continuant d’employer le nom de règne Vĩnh Thịnh du roi Lê Dụ Tông comme datation (Vĩnh Thịnh ngũ niên thập nhị nguyệt sơ lực nhật tạo, « réalisé le 6e jour du 12e mois de la 5e année de l’ère Vinh Thinh (1709) »), il témoigne sa fidélité au roi Lê.

3. De plus, on notera que, sur le sceau, Nguyên Phuc Chu avait choisi de conserver le titre de chúa (« seigneur ») alors que dans le Nord les Trinh avaient revendiqué depuis longtemps le titre de vương (titre difficilement traduisible en français, équivalent au seigneur-roi).

Ce n’est qu’en 1744 que son petit-fils, Nguyễn Phúc Khoát (1735-1765), s’autoproclama vương, abandonna l’usage du sceau Trấn thủ Tướng quân chi ấn pour adopter celui de Quốc Vương chi ấn (« Sceau du seigneur-roi du royaume »).