L’exposition Coloniale de Paris a été inaugurée le 06 mai 1931 au bois de Vincennes par le président de la République Gaston Doumergue, le ministre des Colonies Paul Reynaud et le maréchal Lyautey, commissaire général de l’Exposition.

Une section fut consacrée à l’Union Indochinoise qui regroupait alors les quatre protectorats (le Tonkin, l’Annam, le Laos et le Cambodge) et une colonie (la Cochinchine). Le pavillon Tonkin reconstituait un village indigène, autour de sa grande place, avec sa maison commune (ou đình), sa pagode et des échoppes d’artisanat. L’Annam est représenté par deux pavillons dans le style de la Cité Interdite, avec la reproduction des urnes dynastiques entourés de jardins impériaux et sa collection d’objets d’art. Le pavillon de la Cochinchine s’inspire du Musée Blanchard de la Brosse à Saigon, de style néo-annamite, présentant à l’intérieur un diorama et un panorama des richesses de la colonie. 

Trois médailles commémoratives non signées ont été éditées pour être vendues aux visiteurs. L’étude de ces médailles révèle la perception de ces trois contrées à travers le prisme colonial de cette époque.

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La médaille « EMPIRE D’ANNAM » (D. 59 mm, P. 110 gr) montre à l’avers un dragon et au revers un mandarin en uniforme de cour entre deux dragons. Le dragon, premier des Quatre Animaux Merveilleux, symbolise par excellence le souverain et aussi l’emblème du royaume d’Annam. Il est donc naturel qu’il figure sur la médaille de l’Annam.

La médaille « Empire d’Annam » est certainement la plus réussie dans cette série tant par la finesse de son exécution que par le souci des détails.

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La médaille « TONKIN » (D. 59 mm, P. 96,03 gr) porte à l’avers un phénix et au revers une tonkinoise, reconnaissable à son habillement (turban et tunique traditionnelle), se tenant à côté d’un brûle-parfum en bronze.

Le choix du phénix, second animal merveilleux est plus surprenant. En effet, dans la cosmographie vietnamienne, cet oiseau occupe le quadrant du Sud tandis que le Nord est représenté par le Guerrier Sombre (soit le couple tortue-serpent). Le choix du phénix trouve son origine dans le fait qu’il symbolise l’impératrice (comme le dragon le souverain) mais surtout dans l’exotisme du couple dragon-phénix dans la mentalité française de l’époque.

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A l’avers de la médaille « COCHINCHINE » (D. 59 cm, P. 106,70 gr) a été gravée une tête de tigre de profil et au revers une marchande cochinchinoise portant sur son épaule une palanche sur laquelle sont accrochés des sacs et un chapeau conique. Elle est représentée  avançant d’un pas allègre au milieu de la campagne.

Le choix du tigre, troisième animal merveilleux et incarnation l’ouest, est basé autant sur le symbolisme (le tigre est le roi des animaux) que sur un fait réel. En effet, cet animal qui peuplait alors en grand nombre les forêts de la Cochinchine, était une menace pour la population. Sa présence est souvent signalée par les auteurs coloniaux jusque dans les environs de Saigon et ses chasses étaient réputées, attirant des grands fusils de France. 

En revanche, le choix des revers n’est guère fortuit. Dans la mentalité des dirigeants français, les colonies pouvaient se classer en trois catégories.

Sur les terres de vieille installation comme la Cochinchine, seule colonie du Vietnam (les deux autres sont des protectorats), le ton est à l'exploitation. Il convient de prouver aux Français de la métropole que cette terre lointaine n'était pas seulement un gouffre pour les finances publiques mais qu'elle peut rapporter des bénéfices à plus ou moins longs termes. D’où le choix pour cette médaille, d’une jeune femme, avançant d’un pas allègre dans une campagne florissante, portant une palanche où sont accrochés des sacs de provision pour aller le vendre au marché. Elle symbolise le commerce et la richesse agricole de la Cochinchine.

Pour les terres d’occupation plus tardive, le discours varie selon leur importance. Si la région est riche et exploitable, comme le Tonkin placé sous le protectorat depuis 1885, il conviendrait d'insister sur le savoir de cette population, sur son artisanat. Dès l’Exposition Universelle de 1889, 53 artisans tonkinois servaient d’animation au Pavillon du Tonkin. On retrouve également des ateliers et des artisans à l’Exposition coloniale de 1931. Il est donc normal de retrouver au revers de la médaille une tonkinoise se tenant à côté d’un encensoir en bronze.

Enfin, les colonies de troisième ordre comme l'Annam, peu rentables, n'ont qu'une valeur exotique. De plus l’image de ce mandarin hiératique correspond bien à la perception du colon de ce royaume qu’il jugeait immobile, immuable et figé dans le temps. Paul Doumer n’a-t-il pas conclu à propos de la Cité interdite « à la vérité, les tombeaux et la demeure royale, c'était tout Hué en 1897. Mais la demeure royale était plus froide et plus sombre que les tombeaux; la Cour semblait moins vivante que les anciens empereurs ». D’ailleurs, sommes-nous en présence d’un mandarin de la cour ou d’une de ces sculptures symboliques, qui forme la haie d’honneur dans les tombeaux des souverains ?