A la mort de Jules Vieillard (17 septembre 1868), ses deux fils, Albert et Charles, le succédèrent à la faïencerie de Bacalan (Bordeaux). Dans la continuité de leur père qui avait célébré la politique extérieure de l'empereur Napoléon III à travers des séries comme la « Guerre de Crimée » (1854-55), la « Guerre de Chine » (1858-59), la « Campagne d'Italie » dont les décors furent peints par Rouger (1859), ils éditèrent des suites sur la « Guerre de 1870 », la « Guerre de 1870 », le « Siège de Paris », l'histoire de « la Commune », et sur les guerres coloniales (comme « Expédition du Tonkin », « Expédition de Tunisie », « Expédition du Madagascar » ou la série consacrée à Savorgnan de Brazza). L'« Expédition du Tonkin » a été produite de 1890 à 1895, date à laquelle la manufacture bordelaise ferma ses portes. Elle n'est reproduite que sur les assiettes à dessert, entre 19,50 cm à 21 cm de diamètre.

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Les séries thématiques connaît un fort succès au XIXe siècle, répondant au goût du public pour la gravure et surtout correspond à la mentalité en Occident, le besoin de dresser un inventaire et d'une mise en ordre du monde. Son existence remonte au début du XVIIIe siècle comme l'atteste le série des 12 signes zodiacales datée de 1711, réalisée à Delft et actuellement conservée au British Museum. Citons également du XVIIIe siècle, de la manufacture à l'enseigne de la Rose la série sur l'Evangile ou sur les mois de l'année, de la manufacture de Julius Brouwer les séries sur la chasse à la baleine et de la pêche aux harengs. Les motifs étaient peints à la main d'après des gravures existantes. Au XIXe siècle, toutes les manufactures françaises (Creil, Choisy-le-Roi, Sarreguemines, Longwy, Lunéville, etc.) ont édité des séries ayant un thème prédéfini, le plus souvent composé de 12 vignettes qui se complètent, d'une légende et d'un numéro. Bien entendu, le nombre des vignettes peut varier selon la nécessité du thème abordé, comme vingt-quatre pour l'« alphabet » ou plus pour les « arrondissements ».

Les thèmes sélectionnés sont variés, répondant à l'esprit d'inventaire de l'époque. Le corpus iconographique couvre un vaste panorama allant des scènes de genre, des paysages célèbres aux monuments, des métiers industriels aux petits métiers de rue, ou encore l'histoire de France à travers des évènements ou des personnages illustres (Jeanne d'Arc par exemple). Tous les évènements importants français du XIXe siècle furent représentés sur les faïences afin de glorifier la France et de commémorer les grands hommes qui avaient écrit ces pages. Ainsi, furent éditées des séries sur l'accession du pouvoir de Louis Napoléon Bonaparte, les expéditions sous Louis-Philippe et au Second Empire, es conflits internationaux et les conquêtes coloniales (conquête de l'Algérie, guerre du Crimée, guerre de Chine, campagne d'Italie, guerre du Mexique, conflit russo-turque, etc.) sans oublier en hommage des présidents de France (Mac Mahon, Thiers, Sadi-Carnot, etc.) ou des grands hommes (Victor Hugo, Pasteur, etc.). Bien entendu, les épisodes peu glorieuses ou le défaites sont volontairement omises.

Les vignettes de bassin sont des instruments politique ; elles servent à véhiculer un message de propagande idéologique indéniable. Pour les Français de l'époque, l'image était plus parlante que les textes. Elle était facilement accessible à la compréhension. Sa force réside dans son immédiateté ; elle s'adresse à l'émotivité et à la sensibilité, ne laissant pas ou peu de temps à la réflexion. Ainsi, elle frappe et marque plus aisément le grand public. Comptant sur cette force de persuasion, les gouvernements et les classes dirigeantes de la presse, de la finance et de l'industrie, cherchèrent à l'exploite. Reproduite sur les assiettes, l'image prenne une importance plus grande. Elle participe à la vie quotidienne des familles françaises et intervient au moment du repas, soit à un moment crucial. L'effet recherché est ainsi amplifié.

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Le dessin des vignettes de bassin sont soit des créations propres soit des copies (plus ou moins exactes) des gravures publiées dans les journaux illustrés de l'époque comme l'Illustration. Le même sujet pouvait être également traité de manière humoristique. Par exemple, à propos des obstacles de bambous qui défendaient les forts des Pavillons Noirs, nous avons une vision « officielle » avec la version Vieillard (Bordeaux) et une interprétation satirique avec Creil et Monterau. Le n°6 de cette dernière série montre des turcos traversant un terrain piégé de bambou avec la légende : « Si c'est une plaisanterie, elle ne manque pas de piquants ! ».

Exp_Tonkin_Creil___Montereau

Comme toutes les séries, elle comprend douze vignettes de bassin, représentées dans un médaillon central rond, imprimé en noir sous glaçure. Chacune est identifiée en haut par l'inscription « Expédition du Tonkin » et, en bas, par une légende précédé de son numéro. Il s'agit, dans l'ordre, de :

    - n°01. Prise de la citadelle d'Hanoï par le commandant Rivière, 25 avril 1882,

    - n°02. Prise de la citadelle de Nam Dinh par le commandant Rivière, 25 mars 1882,

    - n°03. Mort du commandant Rivière, 19 mai 1883,

    - n°04. Arrivée du général Bouët à Haï Phong, 7 juin 1883,

    - n°05. Combat de Can- Giaï. l'ennemi perd six pieces de Canon et 1.000 hommes, 19 juillet 1883,

    - n°06. Prise du fort de Thuan An, bombardement du fort de l'Ile de Plane par le Lynx,

    - n°07. Le marins de Bayard enlèvent le fort au bout de la grande rue de Thuan An,

    - n°08. Un mirador des Pavillon noirs près de Son-Tay,

    - n°09. Les Turcos dans les obstacles de bambous à Phu-Xa (prise de Son-Tay), Xbre 1883,

    - n°10. Attaque et prise des forts de Son-Tay, 15 Xbre 1883. Mort du général Doucet,

    - n°11. Prise de Hou-Dzuong, 16 Xbre 1883,

    - n°12. Prise de Bac Ninh. Mars 1884.

Le choix et le traitement des décors se sont pas anodins, ils doivent être conforme aux séries reproduites sur les faïences de l'époque. Image fabriquée, image partisane, les vignettes de bassin de « l'Expédition du Tonkin » véhiculent un message parfaitement limpide. Elles doivent d'adhérer la population métropolitaine à la cause du parti des colonialistes et des expansionnistes. Elles doivent être assez puissantes pour frapper l'imagination du public, les convaincre de la juste cause de ces expéditions lointaines, sans pour autant les heurter.

Les sujets choisis répondent parfaitement à cet objectif. L'artiste a choisi d'accentuer sur les prises des citadelles ennemis (8 sur 12 décors) où on aperçoit des marins, des turcos reconnaissable à leur costume arabe ou la Légion Etrangère en pantalon rouge se lançant à l'attaque des forts. Les trois premiers décors sont consacrés à l'entreprise personnelle du commandant Rivière dont sa mort entraîna le gouvernement de Jules Ferry dans la conquête du Tonkin. A ce titre, la mort de Rivière trouve évidemment sa place dans cette série. Il est montré seul face aux ennemis, en bon patriote se sacrifiant pour sa nation, en martyre païen de la cause coloniale. Notons que cette représentation ne correspond pas à la vérité historique. « L'arrivée du général Bouët à Hai Phong » marque le début officiel de la France dans la conquête du Tonkin. On remarquera que le général est montré en pacificateur, chaleureusement accueilli par les mandarins de Hai Phong en ami, en libérateur contre les Pavillons Noirs, ces pirates chinois qui pillent le Tonkin. Cette interprétation détournée de l'histoire est conforme à la propagande de l'époque.

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La vignette de l'aile sur les assiettes de la manufacture Vieillard reprend la même thématique, attestant qu'elle fut créée pour cette série. L'aile du marli est ornée d'une frise, imprimée en brun ou en bleu violine, à motif de trophées de guerre vietnamien comme le parasol ou l'éventail. Notons que ces armes sont, en réalité, plus proche de celles des Chinois que des Vietnamiens. Cette confusion est également perceptible sur les décors du service de table « Tonkin » de la manufacture où les scènettes sont traitées dans le goût des « chinoiseries ».

Les décors de l'« Expédition du Tonkin » furent également repris par les frères Fernand et Hippolyte d'Huart à Longwy entre 1890 et 1910. Les vignettes du bassin sont identiques aux deux manufactures.

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Sur les premières productions de la faïencerie de Longovicie, l'aile du marli est décorée d'une frise, imprimée en marron sous glaçure, composée d'arcatures néo-gothiques dans le style dit « troubadour » et de feuilles de liseron. Sur les production plus tardives, la bordure, en brun ou en rouge, est toujours traité de motifs néo-gothiques mais avec des bouquets de feuille de lierre. Cette dernière est commune à la production de la faïencerie de Longwy et figure sur les séries comme « Jeanne d'Arc », « Le monde renversé », « La loi contre l'ivrognerie », « Ah ! Quel plaisir d'être soldat », etc.

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