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Le bassin en émaux de Huê à décor de 5 dragons et son revers portant la marque « Minh Mang niên chê »  (Jezequel & Rennes Enchères).

Un magnifique bassin  en cuivre à décor peint en émaux polychromes portant le nianhao de l’empereur Minh Mang (1820-1840) sera mis en vente par l’étude Jezequel et Rennes Enchères le 24 juin 2013 :

Lot 107. Bassin en cuivre à décor de dragons et fleurs peint en émaux polychromes. Emaux de Huê, D. 45 cm. Vietnam, dynastie des Nguyên, règne de Minh Mang (1820-1841). Est. 200 – 400 €.

Portique A

 Portique dans le tombeau de l’empereur Minh Mang.

Les émaux de Huê furent fabriqués dans trois ateliers durant la dynastie des Nguyên entre 1927 et 1889. Les ateliers de Dông Hôi (à 170 km au nord de Huê, dans la province de Quang Binh) et de Ai Tu (à 60 km au nord de Huê, dans la province de Quang Tri) produisaient des éléments décoratifs destinés à orner les toitures et les portiques des palais et des tombeaux impériaux. Tandis que l’atelier impérial situé à l’intérieur de la Cité Impériale ne fabriquait que des objets cultuels ou quotidiens réservés à l’usage exclusif du souverain ou de la famille impériale. Le support des émaux est en bronze pour les grands portiques ou en cuivre pour les petits éléments architecturaux et la vaisselle. La base métallique est recouverte d’une première couche d’émail blanc ou d’un mélange d’émail blanc et bleu, imparfaitement mixé, puis cuite  à petit feu, ce qui empêcha l’émail d’adhérer parfaitement au métal. Le décor fut alors peint avec des glaçures métalliques et colorées avant d’être cuite une seconde fois. Les rajouts en noir ou or sont posés en dernier après la cuisson. La palette de couleur est limitée au blanc, jaune, bleu cobalt, rouge et vert, parfois mélangées entre elles pour donner un bleu clair tirant sur le turquoise ou un rose mauve. Le noir ne servant qu’à souligner le contour.

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Vase en émaux de Huê à décor de dragons, Minh Mang (coll. part., Paris)

 D’après les Annales du Vietnam, le Dai Nam thuc luc, l’atelier impérial fut créé  la « huitième années du règne de Minh Mang (1827) » (QUOC SU QUAN, Dai Nam thuc luc, trad. Viên Su Hoc, Hanoi, 1964, NXB Khoa Hoc, vol. 8, p. 330) et placé sous la supervision de Vu Van Mai, peintre officiel de la Cour qui avait appris cette technique en Chine. Il regroupait quinze artisans. Cependant, il semblerait que cet atelier fonctionnait peu avant sa création officielle puisque l’ordonnance impériale du 24 décembre 1926 (CADIERE Louis, « Les Français au service de Gia Long, VII. Les diplômes et ordres de service de Vannier et Chaigneau », B.A.V.H., avril-juin 1922, pp. 174-176) demande de prélever dans les réserves impériales six vases émaillés « fabriqués dans le Palais » pour les offrir à Vannier et Chaigneau : un vase à fleur carré, un à décor de canards-mandarins et deux paires de vase à fleurs de forme bán bích. D’après Henri Peysonneaux, le nombre d’ouvriers sous Dông Khanh était réduit à 8 (PEYSONNEAUX Henri, « Symbolisme décoratif et divers éléments concourant à l’ornementation du tombeau de Kiên Thai Vuong », BAVH, 1925, janvier-mars, n°1, p. 34). Il semblerait que l’atelier de émaux de Huê cessa de fonctionner à la fin du règne de Dông Khanh, soit vers 1889.

Les vaisselles émanant de l’atelier impérial portent la marque des souverains : Minh Mang (1820-1840), Thiêu Tri (1841-1847) et Tu Duc 1847-1885).

On distingue dans cette production trois catégories : les objets cultuels (encensoirs, bougeoirs, vases, boîtes à offrande, etc.), les objets décoratifs (écran, vases, potiches, pots, cache pots pour les arbres nains, etc.) et les objets quotidiens (vaisselle : plats, bols, tasses à thé, coupes, assiettes ; utilitaire : boîtes, crachoirs, grand bols, bassins,  etc.).  

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Tasse et soucoupe en émaux de Huê à décor de dragons, Minh Mang (coll. part., Paris)

Les grands bassins à fond profond et muni d’un rebord plat, d’un diamètre d’environ 45 cm, étaient destinés à un usage mixte, pouvant être à la fois cultuel et quotidien. En effet, avant de célébrer une cérémonie religieuse, le souverain devait procéder au rituel du lavement des mains. Louis Cadière dans « Le sacrifice du Nam Giao. Le rituel du Sacrifice », BAVH, avril-juin 1915, p.36) note : « Le Respectueux Conducteur s’agenouille. S’adressant à l’Empereur, il le prie de se laver les mains pour la célébration de la cérémonie. Pour le lavement des mains, le Garde du Corps verse de l’eau dans un bassin. L’Empereur y trempe ses mains qu’il essuie ensuite avec un linge ». De même que ces bassins servaient à la toilette du souverain.

 

Durant la dynastie des Nguyên, ils étaient soit en or, soit en argent ou en émaux. Quelques exemplaires en or, de diamètre inférieur (environ 30-35 cm), nous sont parvenus. Le premier à décor de dragon (D. 31,70 cm) a été présenté par Roger Keverne (Londres) dans son catalogue hivers 2008 et provenant de l’ancienne collection de Roger Marty, provenant fort certainement des pillages de la Cité Impériale en 1885 par l’armée française. Le second à décor de l’idéogramme « Longévité » entouré de quatre dragons, a été fabriqué postérieurement sous le règne de Dông Khanh, pour remplacer ceux en or disparus lors du pillage de 1885. Il figure parmi les Trésors des Nguyên remis par l’empereur Bao Dai à Hô Chi Minh en 1945 et présenté il y a quelques années lors de l’exposition organisée par le Musée National d’Histoire du Vietnam (Hanoi). Il est fort probable que les bassins en or étaient destinés au culte.

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 Bassin en or à décor de dragon (Roger Keverne, Londres)

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 Bassin en or à décor de Longévité et dragons datant de Dông Khanh (Musée National d’Histoire du Vietnam, Hanoi).

 

Les bassins en émaux de Huê ne furent fabriqués que durant les règnes de Minh Mang et de Tu Duc. Sous Minh Mang (1820-1841), on distingue plusieurs décors en émaux polychromes : celui à 5 dragons ou à 4 dragons parmi les nuages et celui  au caractère « Longévité » entouré de cinq chauves-souris parmi les branches de fleurs ou fruits.

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Bassin en émaux de Huê à décor de cinq dragons datant de Minh Mang (coll. part., Bourg Arx, France).

 Le premier décor montre au centre un dragon impérial, vu de face et peint en bleu turquoise, entouré de quatre dragons plus petits de profil parmi les nuages. Le bord est décoré de quatre réserves à fond blanc ornées d’une branche fleurie et d’un insecte (papillon, libellule, abeille) ou d’une chauve-souris, intercalées d’une branche fleurie. Le fond peut être en jaune comme sur la pièce figurant dans une collection particulière (Bourg Arx, France) ou en bleu cobalt comme sur celle de la vente Jezequel et Rennes Enchères.

Son revers, fond blanc orné de trois métamorphoses du dragon, est identique à tous les bassins datant de Minh Mang. La marque明命年製  Minh Mang niên chê (« Fabriqué sous le règne de Minh Mang ») est écrite en rouge dans un carré.

Le nombre 5, chiffre par excellence faste, symbolise autant le centre que la Terre, mais également tous les phénomènes qui régissent « sous le ciel » (Cinq Eléments, Cinq Signes céleste, Cinq Vertus, Cinq Bonheurs, Cinq Devoirs, Cinq Activités, etc.). Par extension, les cinq dragons est par excellence impériale.

Si en Chine, la vaisselle émaillée à fond jaune est strictement réservé à l’usage du souverain, il semblerait que l’empereur se servait autant des émaillés à fond jaune que bleu cobalt.

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Bassin en émaux de Huê à décor de quatre dragons et la marque Minh Mang en caractère sigillaire (coll. part., Paris).

 Le second décor sur un fond bleu cobalt au centre un dragon impérial rouge vu de face parmi des nuages polychromes, sur le carvetto de trois dragons de profil (2 jaunes, un vert) et sur le bord d’une frise de nuages. Le revers est similaire au premier groupe avec seulement pour marque明命 « Minh Mang » en caractère sigillaire peint en rouge dans un carré.

Par rapport au précédent décor, ce dernier est moins solennel. Il est fort probable qu’il était destiné au Prince héritier, seule personne avec le souverain à usiter un dragon à cinq griffes.

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Bassin en émaux de Huê à décor de Longévité et chauves-souris datant de Minh Mang (coll. part., Paris).

 Le troisième décor montre, sur un fond cobalt, au centre le caractère « Longévité » entouré de 5 chauves-souris (soit par homophonie les cinq bonheurs) entouré de deux rangés de branches fleuries (chrysanthème, pivoine, prunus, camélia, lotus, fleur de pêcher) et fruitiers (pêche, grenade, kaki). Le revers est identique à celui des autres bassins (à savoir trois métamorphoses du dragon peint en cobalt sur fond blanc) et sur la base le marque « Minh Mang » en caractère sigillaire dans un carré, peinte en rouge.

Ce décor est, dans la tradition des émaux de Huê, réservé à l’impératrice douairière et l’Epouse impériale.

Au moins deux exemplaires subsistent : le premier, provenant du palais impérial, est conservé actuellement dans le Musée Impérial de Huê, le second, auparavant dans la collection de Jabouille, figure dans une collection particulière à Paris.

 

Ainsi, il semblerait qu’il existe deux productions distinctes. La première série, la plus ancienne, portant un décor de cinq dragons avec la marque « Minh Mang niên chê », est réservée au souverain. La seconde, avec la marque « Minh Mang » en caractère sigillaire, était destinée au prince héritier (décor de quatre dragons) ou à l’Impératrice douairière et l’Epouse Impériale (décor de Longévité, cinq Bonheur et fleurs).

 

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Bassin en émaux de Huê à décor d’un dragon datant de Tu Duc (Musée Impérial de Huê).

Il faut attendre le règne de l’empereur Tu Duc (1848-1885) pour voir apparaître une troisième production de bassin, dans un style plus sinisant : au centre soit un dragon terrifiant vu de face soit deux dragons rendant hommage au soleil, sur le carvetto des branches fleuries, sur le bord dans quatre réserves soit des objets symboliques soit des fleurs.

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 Bassin en émaux de Huê à décor de deux dragons datant de Tu Duc (coll. privée, Paris).