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L’usage des livres d’or est emprunté de Chine. En 1165, l’empereur Xiaozhong (r. 1162-1189) fit réaliser un livre en or pour conférer à son fils le titre de prince héritier. L’empereur Taizu des Ming (r. 1368-1398) accorda, en 1370, un livre d’or et un sceau du même métal au prince héritier et à ses autres fils. En 1385, il étendit cette attribution à ses proches parents mâles ; les femmes n’eurent droit qu’au livre d’or sans le sceau. Le premier et second fils du prince héritier et des princes impériaux recevaient, à l’âge de 10 ans, un livre en argent doré et un sceau en argent.

Nous ne savons quand cet usage fut introduit au Vietnam. Les empereurs de la dynastie des Lê postérieurs (1522-1789) le pratiquaient ou du moins accordaient des livres d’or aux seigneurs Trinh. En 1652, le roi Lê Thần Tông éleva le seigneur Trịnh Tạc au titre de Tây Định Vương. A cette occasion il lui remit avec les attributs du pouvoir un livre d’or pesant 12 lặng, composé de 6 pages incluant les couvertures, mesurant 23,75 x 14,80 cm (5 tắc 6 phân x 3 tấc 5 phân). Les double pages sont divisées an 5 colonnes et le texte fut composé par l’Académie Hàn Lâm et corrigé par le Đông Các.  En 1656, le roi Lê Thần Tông décerna un livre d’or dite kim sách mỹ tự (« livre d’or pour célébrer son nom ») au seigneur Trịnh Tráng lui accordant le titre Thanh Vương. Non seulement nous possédons son texte mais également sa description : « pesant 12 lạng, composé de six feuilles, ayant pour dimensions 22,50 x 14,8 cm (5 tấc 3 phân x 3 tấc 5 phân), les pages de texte sont divisées en 5 colonnes ».

L’empereur Gia Long (r. 1802-1820), le premier souverain de la dynastie des Nguyên, emprunta cette tradition pour l’introduire dans la Cour de Huê. Cependant, il apporta des modifications.

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Ces livres d’or se composent de deux lourds feuillets formant couvertures et de trois pages plus fines mais doubles ; l’ensemble en plus bel or pur est relié par quatre gros anneaux. Les couvertures étaient finement ciselées au repoussoir et représentent, au centre, un dragon impérial à cinq griffes, de face, surgissant des eaux et évoluant parmi les nuages, avec une bordure composée d’une frise d’hexagone renfermant une fleur de citronnier (thị) et, aux quatre angles, une chauve-souris. Les pages sont divisées en cinq colonnes dans lesquelles sont gravées des caractères chinois. La première page porte la date de création suivie de caractères.

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Sous les Nguyên, il existe trois catégories de livres d’or :

- le Livre d’or dynastique,

- les livres d’or de culte,

- les livres d’or ou diplômes des empereurs, impératrices, impératrices douairières et des princes héritiers.

1. Le Livre d’or dynastique : le Thánh chế mạng danh kim sách ou « Livre d’or composé par le Saint [empereur] pour le choix des noms du mandat céleste ».

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En 1823, l’empereur Minh Mang composa un poème de vingt caractères choisis parmi ceux de la clef nhật (« soleil »). Chaque nouveau souverain devait choisir l’un de ces caractères comme nom officiel et son nom de naissance ne servira désormais que de petit nom. Le nouveau nom est rarement usité sauf dans les cérémonies rituelles. Il ne faut pas le confondre avec le nom de règne. Par exemple Nguyễn Phúc Miên Tông choisit le nom de Tuyền (premier caractère du poème) et le nom de règne de Thiều Trị ; Nguyễn Phúc Hồng Nhậm prit le nom de Thì (second caractère) et le règne de Tự Đức, etc… Ainsi tous les souverains choisirent leur nom dans l’ordre du poème. Seul l’éphémère Dục Đức n’eut pas le temps de choisir son nom car il fut destitué après trois jours de règne par les mandarins Tôn Thất Thuyết et Nguyễn Văn Tường.

Le « Livre d’or composé par le Saint [empereur] pour le choix des noms du mandat céleste » fut soigneusement enfermé dans une armoire et n’est sorti que lors d’un nouveau mandat. Il semblerait qu’hélas ce livre ne figure pas parmi les trésors remis par Bao Dai.

2. Les Livres d’or de culte.

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Les livres d’or dédiés au culte sont des innovations de Gia Long.

En fixant sa capitale à Huê, Gia Long fit construire sa cité impériale des temples pour vénérer ses ancêtres les seigneurs Nguyên. En 1806, il fit réaliser, pour la première fois dans l’histoire, des livres d’or dédiés au culte, accordant à titre posthume à ses ancêtres le titre d’empereur (hoàng đế). Le premier livre d’or qu’il fit faire fut celui de son père, Nguyễn Phúc Côn (1733-1765), datant du 9e jour 6e mois de la 5e année de Gia Long (1806). Nous possédons une description de ce livre par Alexandre Laborde dans « Livres d’or et livres d’argent à la cour d’Annam », nous donne une description précise (24,5 x 13 cm, P. 1,4 kg) et la traduction intégrale du texte.

Ces brevets posthumes furent vénérés sur les autels des seigneurs Nguyên dans le Temple du Thái Miếu. Malheureusement, en 1885, un grand nombre de ces livres d’or ont été pillés par l’armée française. Seuls quelques exemplaires furent rendus à Dong Khanh. En décembre 2009, Sotheby’s Paris a mis en vente un double page du livre d’or de dame Hiêu Chuong, épouse du seigneur Nguyên Phuc Lan, provenant de l’ancienne collection Marty (http://carnetdephilippe.canalblog.com/archives/objets_en_or__vietnam_/index.html)

Cette tradition sera reprise par ses successeurs lorsqu’ils accordèrent un titre honorifique à l’un de leurs ancêtres ou aux proches parents (frères et sœurs des souverains). Mais la plupart des livres d’or des frères et sœurs des souverains ont été remis par leur descendance à l’empereur Tu Duc pour payer les exorbitantes compensations de guerre que réclamaient La France et l’Espagne. Ces livres furent remplacés par des livres de cuivre.

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3. Les livres d’or ou diplômes.

Ces livres d’or ont été décernés aux souverains régnants le jour de leur intronisation. Ils sont soigneusement enfermés dans une boîtes et conservés au Temple Phung Tiên, puis transférés au Palais de Canh Chanh dans la Cité Interdite, à partir de Dong Khanh.

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Le premier fut celui de l’empereur Gia Long datant du 12e jour du 5e mois de la 5e année de Gia Long (1806) et présenté dans cette exposition. En effet, si officiellement Gia Long avait débuté son règne en 1802 lorsqu’il entra victorieusement à Huê, il refusa malgré la demande plusieurs fois réitérées des mandarins de se faire introniser comme souverain. Il continua sa campagne de réunification en marchant vers le Nord et en pacifiant cette région. Ce n’est qu’en 1806 qu’il accepta de le titre d’empereur et de se faire introniser à Huê. Il fit reproduire sur le livre d’or le texte intégral du placet qu’il reçut des mandarins civils et militaires de la Capitale et des provinces :

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« 5e année de l’ère Gia Long, année Binh Dân, 5e mois, 12e jours, nous, Mandarins civils et militaires de la Capitales et des provinces, nous nous inclinons respectueusement pour adresser à Votre Majesté le rapport suivant :

Au grand Maître qui possède les suprêmes vertus doit revenir le bien le plus précieux. Celui qui occupe la place la plus élevée du pays doit en accepter la gloire. C’est ainsi que dans le livre Hong-Pham (chapitre du Kinh-Tho) il y a eu l’expression Kien-cuc [kien : constituer, édifier ; cuc: suprême - Idée de fondation d’empire] et que le livre Xuân-Thu a souligné la signification du Chinh thuy [chinh : principal ; thuy : premier ; idée de fondation de dynastie].

Notre pays est vaste et se trouve dans la belle contrée du Sud. Les premiers souverains de la dynastie régnante ont rassemblé un grand empire, accumulant des vertus et des mérites immenses comme l’immensité du Ciel. Leurs successeurs s’appliquaient à continuer cette tradition de labeur et obtenaient de fort beaux résultats.

Leurs profondes vertus et leurs grands bienfaits n’ont pas été oubliés des hommes. Ces belles traditions ont été transmises à leurs descendants et ont rayonné à travers les siècles.

Rencontrant alors des circonstances favorables un grand prince est né.

Sire, l’Auguste Prince que vous êtes est un héros de tous les temps dont la sagesse et la bravoure constituent un haut exemple pour le pays. Au milieu des nuages et des tonnerres d’une époque troublée vous en êtes sorti victorieux, vous avez levé des armées pour punir les coupables et redresser le moral du peuple. Tel le vent et l’éclair du Ciel châtiant les coupables, vos armées ont exterminé les rebelles. Vous avez réalisé une double œuvre difficile, qui est celle de la restauration et de la constitution de l’empire. Votre épée et votre panache ont remporté la grande victoire et le trône n’a pas changé de maître. Vous avez unifié l’empire de Viet. Les mandarins et le peuple se sont ralliés à vous. Le soleil et la lune brillent à nouveau dans le ciel radieux. Le pays, les génies et les hommes ont maintenant un maître. Des milliers d’âmes ont votre protection et votre appui et plus d’une fois nous avons sollicité de célébrer la cérémonie de votre couronnement, mais vous avez chaque fois repoussé notre demande. Cette modestie souligne davantage vos augustes vertus. Mais les mandarins et le peuple désirent depuis longtemps du fond de leur cœur voir réaliser leur vertu, ils espèrent fermement que le présent rapport ait votre agrément ; cela n’est que conforme à l’heureux présage annonçant un grand souverain et l’établissement d’un ordre social de paix et de bonheur.

Nous présentons respectueusement le présent rapport vous demandant de daigner accepter le titre d’empereur, pour que soient consacrés le rôle de celui qui tient la destinée du royaume et la gloire de celui qui règne sur la Capitale. Que le règne de Votre Majesté soit plein de grandeur et d’éclat, comparable au Ciel et à la Terre sans limite. Qu’il soit long et prospère à travers les années et les siècles qui passeront. Nos espoirs sont fermes, notre joie immense ».

Les impératrices (la première épouse du souverain), les impératrices douairières (l’épouse du souverain défunt ou la mère du souverain régnant) et les princes héritiers recevaient également un livre d’or avec leur titre. Les concubines recevaient suivant leur rang un livre en argent doré, en argent ou en soie.

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